19

Il s’était mis à pleuvoir. Ils n’étaient sur la route que depuis vingt minutes, mais Wallander commençait déjà à douter de toute l’entreprise. Cela valait-il la peine de faire ce voyage jusqu’à Älmhult ? Qu’attendait-il donc ? Comment un vague soupçon à propos d’un accident survenu dix ans plus tôt pourrait-il aider l’investigation en cours ?

Tout au fond de lui, cependant, il ne doutait pas. Il ne pensait pas obtenir la solution. Mais il espérait franchir une étape.

Lorsqu’il avait dévoilé le but de l’expédition à Bo Runfeldt, celui-ci avait demandé avec mauvaise humeur si c’était une blague. En quoi la mort tragique de sa mère pouvait-elle être liée au meurtre de son père ? Wallander se trouvait à ce moment-là derrière un camion. Il attendit de l’avoir doublé pour répondre.

— Vous ne montrez pas plus d’empressement que votre sœur à parler de ce qui s’est passé, dit-il. D’une certaine manière, je peux le comprendre. On ne parle pas d’un accident tragique si ce n’est pas absolument nécessaire. Mais je n’ai pas l’impression que ce soit le côté tragique qui vous gêne. Vous pouvez m’expliquer pourquoi ? Si vous me donnez une réponse satisfaisante à cette question, on fait demi-tour immédiatement et on retourne à Ystad. N’oubliez pas que c’est vous qui avez évoqué la brutalité de votre père.

— C’est déjà une réponse.

Wallander remarqua le changement presque imperceptible dans la voix de Bo Runfeldt. Une pointe de fatigue, une résistance qui commençait à faiblir. Il continua à l’interroger avec prudence tandis que le paysage monotone défilait de l’autre côté de la vitre.

— Votre mère avait donc évoqué la possibilité de se suicider ?

Bo Runfeldt répondit après un silence.

— En fait, c’est curieux qu’elle ne l’ait pas fait plus tôt. Je ne pense pas que vous puissiez imaginer dans quel enfer elle vivait. Moi non plus, d’ailleurs. Personne.

— Pourquoi ne s’est-elle jamais séparée de lui ?

— Il menaçait de la tuer si elle le quittait. Elle avait vraiment toutes les raisons de le croire. Plusieurs fois, il l’a tellement battue qu’elle a dû être hospitalisée. Je ne le savais pas à l’époque. J’ai compris plus tard.

— Si un médecin soupçonne des actes de violence, il a le devoir d’en informer la police.

— Elle avait toujours une bonne explication. Et elle était convaincante. Elle allait même jusqu’à s’humilier pour le protéger. Elle était capable de dire qu’elle était tombée parce qu’elle avait trop bu. Ma mère, qui ne touchait jamais à l’alcool ! Mais les médecins ne pouvaient évidemment pas le savoir.

La conversation s’interrompit, le temps de dépasser un autocar. Wallander constata que Runfeldt était tendu. Il ne roulait pas vite. Mais son passager n’était pas à l’aise en voiture.

— Je crois, reprit celui-ci lorsque le car fut derrière eux, que ce qui la retenait de se suicider, c’étaient nous, les enfants.

— C’est naturel, répondit Wallander. Revenons plutôt à ce que vous disiez tout à l’heure. Que votre père aurait menacé de la tuer. Un homme qui maltraite une femme n’a pas, en général, l’intention de la tuer. Il veut la dominer. Parfois il frappe trop fort, jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais ce n’était pas son intention. Quand on tue délibérément quelqu’un, la motivation est le plus souvent autre. C’est un pas de plus.

Bo Runfeldt réagit par une question inattendue.

— Est-ce que vous êtes marié ?

— Plus maintenant.

— Vous la battiez ?

— Pourquoi l’aurais-je battue ?

— Je me posais la question, c’est tout.

— Ce n’est pas de moi qu’on parle, en l’occurrence.

Bo Runfeldt se tut, comme s’il voulait lui donner le temps de réfléchir, et soudain, Wallander se rappela avec une clarté effarante l’unique fois où il avait frappé Mona, dans un accès de rage incontrôlée. Elle était tombée, sa nuque avait heurté le montant d’une porte et elle était restée quelques secondes évanouie. Cette fois-là, il s’en était fallu d’un cheveu qu’elle ne fasse sa valise et s’en aille. Mais Linda était encore toute petite. Et Wallander l’avait suppliée. Ils avaient passé toute la soirée et toute la nuit à parler. Il l’avait implorée. Pour finir, elle était restée. L’incident s’était gravé dans sa mémoire. Mais il avait du mal à se rappeler ce qui avait bien pu déclencher cette scène. À quel propos s’étaient-ils disputés ? D’où lui était venue cette rage ? Il ne le savait plus. Il s’aperçut qu’il avait tout refoulé. Il y avait peu d’épisodes dans sa vie qui lui inspiraient autant de honte que ce qui s’était passé ce soir-là. Il comprenait bien sa propre réticence à s’en souvenir.

— Revenons à cette journée, il y a dix ans, dit Wallander après un silence. Que s’est-il passé ?

— C’était un dimanche d’hiver. Début février. Le 5 février 1984. Une journée d’hiver, belle et froide. Ils partaient souvent en excursion le dimanche. Dans la forêt. Au bord de la mer. Ou sur les lacs gelés.

— Ça paraît idyllique, dit Wallander. Comment puis-je associer cette image avec ce que vous m’avez dit plus tôt ?

— Ça n’avait rien d’idyllique, bien sûr. Au contraire. Maman était toujours terrifiée. Je n’exagère pas. Elle avait depuis longtemps franchi la limite où la peur prend le dessus et envahit toute l’existence. Elle devait être à bout. Mais s’il voulait partir en excursion le dimanche, il n’y avait pas à discuter. La menace des coups était toujours présente. Je suis convaincu que mon père ne percevait pas sa terreur. Il devait croire sincèrement qu’après chaque épisode de violence, tout était pardonné et oublié. Je suppose qu’il considérait ses propres exactions comme des débordements occasionnels. À peine plus.

— Je crois que je comprends. Que s’est-il passé ensuite ?

— J’ignore pourquoi ils sont allés dans le Småland ce dimanche-là. Il avait garé la voiture au bord d’un sentier. Il avait neigé, mais la neige n’était pas très profonde. Puis ils ont pris le chemin forestier jusqu’au lac. Ils sont sortis sur la glace. Soudain, la glace a cédé, et ma mère est tombée dans le trou. Il n’a pas réussi à la tirer de là. Il est retourné à la voiture en courant pour chercher de l’aide. Évidemment, elle était morte quand ils l’ont retrouvée.

— Comment avez-vous appris la nouvelle ?

— C’est lui qui a appelé. Je me trouvais à Stockholm ce jour-là.

— Quel souvenir avez-vous de cette conversation au téléphone ?

— Il était bouleversé, bien sûr.

— De quelle manière ?

— Peut-on être bouleversé de plus d’une manière ?

— Était-il en larmes ? Pétrifié par le choc ? Essayez d’être plus précis.

— Il ne pleurait pas. Mon père n’avait les larmes aux yeux que lorsqu’il parlait d’une variété rare d’orchidées. J’ai plutôt eu le sentiment qu’il voulait me convaincre qu’il avait fait tout son possible pour la sauver. Ce n’était pourtant pas nécessaire, si ? Quand quelqu’un est en danger, on fait ce qu’on peut pour l’aider ?

— Qu’a-t-il dit de plus ?

— Il m’a demandé de prévenir ma sœur.

— C’est donc vous qu’il avait appelé en premier ?

— Oui.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— Nous sommes venus en Scanie, ma sœur et moi. Exactement comme cette fois-ci. L’enterrement a eu lieu une semaine plus tard. J’ai parlé avec un policier, une seule fois, au téléphone. Il a dit que la glace devait être très mince, et que c’était étonnant. D’autant plus que ma mère était plutôt menue.

— Il a dit cela ? Le policier auquel vous avez parlé ? Que la glace devait être « très mince » et que c’était étonnant ?

— J’ai une bonne mémoire des détails. Peut-être parce que je suis contrôleur de gestion.

Wallander hocha la tête. Ils dépassèrent un panneau qui signalait un café à cinq cents mètres. Ils s’y arrêtèrent et Wallander en profita pour interroger Runfeldt sur son métier. Mais il n’écouta que distraitement les réponses. Il passait mentalement en revue la conversation qu’ils venaient d’avoir dans la voiture. Il y avait eu un élément important. Mais quoi ? Au moment où ils s’apprêtaient à repartir, le téléphone portable de Wallander sonna. C’était Martinsson. Bo Runfeldt s’éloigna pour le laisser seul.

— On n’a pas beaucoup de chance, dit Martinsson. Sur les deux policiers en poste à Älmhult il y a dix ans, l’un est mort et l’autre a pris sa retraite et déménagé à Örebro.

Wallander éprouva une vive déception. Sans un témoin fiable, ce voyage perdait une bonne partie de son sens.

— Je ne sais même pas comment trouver le chemin du lac. N’y avait-il pas au moins un chauffeur d’ambulance ? Des pompiers ?

— J’ai retrouvé l’homme qui a aidé Gösta Runfeldt, dit Martinsson. J’ai son nom et son adresse. Le seul problème, c’est qu’il n’a pas le téléphone.

— Tu veux me dire qu’il y a encore des gens dans ce pays qui n’ont pas le téléphone ?

— Il faut croire que oui. Tu as un crayon ?

Wallander fouilla dans ses poches. Il n’avait comme d’habitude ni papier ni crayon. Il fit signe à Bo Runfeldt, qui lui tendit un stylo-bille en or et une carte de visite.

— Il s’appelle Jacob Hoslowski, dit Martinsson. C’est un original qui vit seul dans une cabane, pas très loin du lac en question. Le lac s’appelle Stångsjön et se trouve un peu au nord d’Älmhult. J’ai eu affaire à une personne aimable à la mairie, qui m’a dit que le lac était indiqué sur le plan d’information, au bord de la route, à la sortie vers Älmhult. Mais elle n’a pas pu me donner d’indications précises pour aller chez Hoslowski. Il faudra que tu demandes à quelqu’un.

— On a un endroit où dormir ?

— On vous a réservé deux chambres à l’hôtel d’IKEA.

— IKEA ? Ils ne vendent pas des meubles ?

— Si. Mais ils ont aussi un hôtel.

— Il y a du nouveau, à part ça ?

— Tout le monde est très occupé. Mais apparemment, Hamrén va venir de Stockholm pour nous aider.

Wallander se souvint de Hamrén et de Ludwigsson, les deux inspecteurs de la police criminelle de Stockholm qui les avaient secondés au cours de l’enquête de l’été. Il était plutôt content à l’idée de les revoir.

— Et Ludwigsson ?

— Il a eu un accident de voiture et il se trouve à l’hôpital.

— Grave ?

— Je vais me renseigner. Mais ça ne m’a pas donné cette impression.

Après avoir raccroché, Wallander rendit son stylo à Runfeldt.

— Tu as un beau stylo, dit-il.

— Être contrôleur pour Price Waterhouse signifie avoir un des meilleurs boulots qui existent. Du moins en ce qui concerne le salaire et les perspectives d’avenir. Les parents qui ont un peu de jugeote conseillent tous à leurs enfants de travailler dans l’audit.

— Tu peux me donner une idée du salaire moyen ?

— La plupart de ceux qui travaillent au-dessus d’un certain niveau ont un contrat strictement personnel. C’est-à-dire secret.

Wallander comprit : cela signifiait que le salaire en question était très élevé. Comme tout le monde, il restait bouche bée chaque fois qu’il entendait des révélations sur les écarts de revenus et les accords secrets concernant les indemnités de départ et les indemnités en cas de licenciement. Son propre salaire, en dépit de son ancienneté dans la police, était modeste. S’il avait recherché un emploi dans le privé, dans le secteur de la sécurité par exemple, il aurait pu gagner au moins le double. Pourtant, il avait pris sa décision. Il resterait policier, du moins aussi longtemps qu’il pourrait vivre de son salaire. Mais il avait souvent pensé qu’il était possible de dresser un tableau de la Suède simplement en comparant les différents types de contrats de travail.

 

Ils arrivèrent à Älmhult à dix-sept heures. Bo Runfeldt avait demandé s’il était vraiment nécessaire de passer la nuit sur place. Wallander n’avait pas de réponse valable à lui fournir. En réalité, Bo Runfeldt aurait pu prendre le train de Malmö le soir même. Mais il lui fit valoir qu’ils ne pourraient voir le lac que le lendemain, puisque le jour déclinait déjà. Or, il voulait que Runfeldt l’accompagne.

Lorsqu’ils furent installés à l’hôtel, Wallander se mit aussitôt en quête de la maison de Jacob Hoslowski avant qu’il ne fasse complètement nuit. Ils s’étaient arrêtés à l’entrée de la localité pour consulter le plan. Wallander avait repéré l’emplacement du lac Stångsjön. Cette fois, il ressortit de l’agglomération et tourna deux fois à gauche. Les sapins se dressaient en rangs serrés de part et d’autre de la route. Les paysages ouverts de la Scanie n’étaient plus qu’un souvenir. Il s’arrêta en voyant un homme occupé à réparer un grillage. L’homme lui expliqua comment se rendre chez Hoslowski. Wallander continua. Le moteur faisait un bruit suspect. Il pensa qu’il devrait bientôt changer de voiture. Sa Peugeot commençait à être vieille. Avait-il les moyens d’en acheter une autre ? Il conduisait celle-ci depuis un an — depuis que la précédente avait brûlé sur la E 65. Celle-là aussi était une Peugeot. La prochaine serait de la même marque. Plus il vieillissait, plus il lui était difficile de changer ses habitudes.

Il marqua un arrêt au carrefour suivant. S’il avait bien compris, il devait tourner à droite. En principe, il trouverait la maison de Hoslowski au bout de huit cents mètres environ. La route était en mauvais état. Après une centaine de mètres, Wallander s’arrêta et fit marche arrière. Il avait peur de s’enliser. Il descendit de voiture et continua à pied. Le vent faisait murmurer les sapins de part et d’autre de l’étroite route forestière. Il marchait vite pour ne pas prendre froid.

La maison se trouvait juste au bord de la route. C’était une vieille cabane de métayer. Des carcasses de voitures encombraient la cour. Un coq solitaire le contemplait, perché sur une souche. Une seule fenêtre était éclairée. Wallander constata que la lumière provenait d’une lampe à pétrole. Il hésita à repousser sa visite au lendemain. Mais il avait fait un long voyage. L’enquête ne lui permettait pas de perdre de temps. Il avança jusqu’à la porte d’entrée. Le coq était toujours immobile sur sa souche. Il frappa. Après quelques secondes, il entendit un bruit de pas traînants. La porte s’ouvrit. L’homme qui se tenait dans la pénombre était plus jeune qu’il ne l’aurait imaginé, quarante ans à peine. Wallander se présenta.

— Jacob Hoslowski, répondit l’autre.

Wallander perçut dans sa voix un accent léger, presque imperceptible. L’homme était sale. Il sentait mauvais. Ses longs cheveux et sa barbe étaient crasseux, hirsutes. Instinctivement, Wallander se mit à respirer par la bouche.

— Je me demandais si je pouvais vous déranger quelques instants, commença-t-il. Je suis policier et j’arrive d’Ystad.

Hoslowski sourit et s’écarta pour le laisser passer.

— Entre. Je fais toujours entrer ceux qui frappent à ma porte.

Wallander franchit le seuil, fit un pas dans la pénombre et faillit trébucher sur un chat. Puis il découvrit que la maison entière était pleine de chats. Il n’avait jamais de sa vie vu autant de chats rassemblés au même endroit. Cela lui rappela le Forum romanum. Mais ici, à la différence de Rome, la puanteur était insoutenable. Il ouvrit la bouche pour s’obliger à respirer, tout en suivant Hoslowski dans la plus grande des deux pièces qui composaient la maison. Il n’y avait presque pas de meubles, seulement des matelas, des coussins, des rangées de livres et une lampe à pétrole posée sur un tabouret. Et des chats. Des chats partout. Wallander eut l’impression désagréable qu’ils le suivaient tous d’un regard vigilant et qu’ils pouvaient se jeter sur lui d’un instant à l’autre.

— Il est rare d’entrer dans une maison qui n’a pas l’électricité, dit-il.

— Je vis en dehors du temps, répliqua Hoslowski avec simplicité. Pour ma prochaine vie, je serai réincarné en chat.

Wallander hocha la tête.

— Je comprends, dit-il sans conviction. Si je ne me trompe pas, vous viviez déjà ici il y a dix ans ?

— J’habite ici depuis que j’ai quitté le temps.

Wallander sentait bien qu’il s’apprêtait à poser une question douteuse ; il la posa néanmoins.

— Quand avez-vous quitté le temps ?

— Il y a très longtemps.

Wallander comprit qu’il ne valait peut-être pas la peine d’insister. Avec une certaine difficulté, il se laissa tomber sur l’un des coussins, en espérant qu’il n’était pas imprégné de pipi de chat.

— Il y a dix ans, une femme a disparu sous la glace du lac Stångsjön non loin d’ici. Elle en est morte. Les noyades ne sont sans doute pas très courantes, alors vous vous en souvenez peut-être ? Même si, comme vous le disiez tout à l’heure, vous vivez en dehors du temps.

Wallander remarqua que Hoslowski — qui devait être cinglé, ou bien égaré par des idées prophétiques confuses — réagit de façon positive à cette reconnaissance de son discours sur l’existence hors du temps.

— Un dimanche en hiver, il y a dix ans, précisa Wallander. D’après ce qu’on nous en a dit, l’homme est venu vous demander de l’aide.

Hoslowski hocha la tête. Il s’en souvenait.

— Un homme a cogné à ma porte. Il voulait se servir de mon téléphone.

Wallander jeta un regard circulaire.

— Mais vous n’avez pas de téléphone ?

— À qui parlerais-je ?

Wallander hocha la tête.

— Que s’est-il passé ?

— Je lui ai dit d’aller voir mon voisin. Il a le téléphone.

— Vous l’avez accompagné là-bas ?

— Je suis allé au lac pour voir si je pouvais la repêcher.

Wallander revint un peu en arrière dans son interrogatoire.

— L’homme qui a frappé à la porte. Je suppose qu’il était bouleversé ?

— Peut-être.

— Que voulez-vous dire ?

— Il m’a fait l’effet d’être plutôt calme, par rapport à ce qu’on aurait pu attendre, vu la situation.

— Avez-vous remarqué autre chose ?

— J’ai oublié. Cela se passait dans une dimension cosmique qui a changé plusieurs fois depuis.

— Vous êtes allé jusqu’au lac. Que s’est-il passé là-bas ?

— La glace était très lisse. J’ai vu le trou. J’y suis allé. Mais je n’ai rien vu.

— Vous y êtes allé, dites-vous. N’aviez-vous pas peur que la glace cède ?

— Je sais où il faut mettre les pieds. En plus, je supprime mon propre poids si je veux.

On ne peut pas discuter avec un fou, pensa Wallander, découragé.

Il poursuivit malgré tout.

— Pouvez-vous décrire ce trou ?

— Il avait certainement été découpé par un pêcheur. Il avait peut-être regelé. Mais la glace n’avait pas eu le temps d’épaissir.

Wallander réfléchit.

— Les pêcheurs n’ont-ils pas l’habitude de forer des trous plus petits ?

— Celui-ci était presque carré. Peut-être découpé à la scie.

— Y a-t-il souvent des pêcheurs sur le lac ?

— Il y a beaucoup de poisson. J’y pêche moi-même. Mais pas l’hiver.

— Que s’est-il passé ensuite ? Vous étiez au bord du trou. Vous n’avez rien vu. Qu’avez-vous fait ?

— J’ai enlevé mes vêtements et je me suis laissé glisser dans le trou.

Wallander le dévisagea fixement.

— Et pourquoi diable avez-vous fait ça ?

— J’ai pensé que je pourrais sentir son corps avec mes pieds.

— Mais vous auriez pu vous tuer ?

— Je peux me rendre insensible au froid ou à la chaleur, si c’est nécessaire.

Wallander se dit qu’il aurait dû prévoir cette réponse.

— Mais vous ne l’avez pas retrouvée ?

— Non. Je suis remonté sur la glace et je me suis rhabillé. Puis des gens sont arrivés en courant. Une voiture avec des échelles. Alors je suis parti.

Wallander entreprit de se lever de sa position inconfortable sur le coussin. La puanteur était insupportable. Il n’avait plus de questions et il ne voulait pas s’attarder plus longtemps que nécessaire. Pourtant, il devait admettre que Jacob Hoslowski s’était montré très accueillant et très serviable.

Hoslowski le raccompagna dans la cour.

— Ils ont fini par la tirer de là, dit-il. Mon voisin passe quelquefois chez moi et il me donne des informations sur ce qui se passe dans le monde. C’est un homme très aimable. Entre autres, il veut que je sois informé de tout ce qui se passe dans l’association locale de tir à l’arc. Ce qui se passe dans d’autres endroits du monde lui paraît moins important. C’est pourquoi je ne suis pas au courant de grand-chose. Peut-être pourriez-vous me dire s’il y a une grande guerre en ce moment ?

— Pas une grande, répondit Wallander. Mais beaucoup de petites.

Hoslowski hocha la tête. Puis il indiqua une direction.

— Mon voisin habite tout près. On ne voit pas sa maison, mais elle n’est qu’à trois cents mètres. Les distances terrestres sont difficiles à évaluer.

Wallander le remercia et partit dans le noir. Il n’avait pas oublié de prendre sa torche électrique. Des lumières scintillaient entre les arbres. Il pensait à Jacob Hoslowski et à tous ses chats.

La villa à laquelle il parvint paraissait récente. Une voiture recouverte d’une bâche portant l’inscription « tuyauterie service » était garée devant la maison. Wallander sonna. Un homme lui ouvrit. Il était pieds nus et portait un maillot de corps blanc. Il avait ouvert la porte à la volée, comme si Wallander était le dernier d’un long défilé d’importuns. Mais son visage était ouvert, aimable. Wallander perçut des cris d’enfant à l’arrière-plan. Il se présenta en peu de mots.

— Et c’est Hoslowski qui vous a envoyé chez moi ? dit l’homme en souriant.

— Comment l’avez-vous deviné ?

— À l’odeur. Mais entrez. On peut toujours aérer.

Wallander suivit la silhouette massive de l’homme jusque dans une cuisine. Les cris d’enfant venaient du premier étage. Une télévision était allumée quelque part. L’homme expliqua qu’il s’appelait Rune Nilsson et qu’il posait des canalisations. Wallander déclina l’offre d’un café et présenta l’objet de sa visite.

— Un tel événement ne s’oublie pas, dit l’homme lorsqu’il eut fini. Je n’étais pas encore marié à l’époque. Il y avait une vieille maison ici, que j’ai rasée pour construire celle-ci. Était-ce vraiment il y a dix ans ?

— Oui, à quelques mois près.

— Cet homme est venu frapper à ma porte. Il était à peu près midi.

— Dans quel état était-il ?

— Choqué. Mais calme. Il a appelé le numéro d’urgence pendant que je m’habillais. Puis on est partis, en prenant un raccourci par la forêt. Je péchais beaucoup, à l’époque.

— Et pendant tout ce temps, il vous a paru calme ? Qu’a-t-il dit ? Comment expliquait-il l’accident ?

— Elle était tombée. La glace avait cédé.

— Pourtant la glace était assez épaisse ?

— On ne sait jamais. Il peut y avoir des fissures ou des faiblesses invisibles. Mais c’était bien un peu bizarre, quand même.

— D’après Jacob Hoslowski, le trou était carré. À son avis, il aurait pu être découpé à la scie.

— Je ne me souviens pas de la forme. Mais il était grand.

— Pourtant, la glace tout autour était solide. Vous êtes un homme massif et vous n’avez pourtant pas eu peur de sortir sur le lac ?

Rune Nilsson acquiesça.

— J’y ai souvent réfléchi, après coup. C’était étrange, ce trou qui s’est ouvert subitement et la femme qui a disparu. Pourquoi n’avait-il pas réussi à la tirer de là ?

— Quelle était sa propre explication ?

— Il avait essayé. Mais elle avait disparu très vite. Attirée sous la glace.

— Et c’était vrai ?

— Ils l’ont retrouvée à quelques mètres du trou. Juste sous la surface. Elle n’avait pas coulé. J’étais présent lorsqu’ils l’ont repêchée. Je ne l’ai pas oublié. Je ne parvenais pas à comprendre qu’elle puisse être si lourde.

Wallander le dévisagea attentivement.

— Que voulez-vous dire ?

— Je connaissais Nygren, qui était policier ici à l’époque. Il est mort maintenant. Il a dit un jour que l’homme lui avait affirmé qu’elle pesait près de quatre-vingts kilos. Cela aurait expliqué que la glace cède. Je n’ai jamais bien compris ça. Mais je suppose qu’on se pose toujours des questions sur les accidents. Ce qui s’est vraiment passé. Comment on aurait pu l’éviter. Etc.

— Vous avez raison, dit Wallander en se levant. Merci de m’avoir reçu. Ce serait bien si vous pouviez me montrer demain l’endroit où c’est arrivé.

— Vous voulez nous faire marcher sur l’eau ?

Wallander sourit.

— Ce n’est pas nécessaire. Mais Jacob Hoslowski en serait peut-être capable.

Rune Nilsson secoua la tête.

— Il est gentil, dit-il. Malgré tous ses chats. Mais il est fou.

Wallander retourna à sa voiture en longeant le sentier forestier. La lampe à pétrole brillait chez Hoslowski. Rune Nilsson avait promis de l’attendre vers huit heures le lendemain matin. Wallander reprit la direction d’Älmhult. Le bruit suspect du moteur avait disparu. Il se sentait affamé. Ce serait peut-être une bonne idée de proposer à Bo Runfeldt qu’ils dînent ensemble. Ce voyage ne lui faisait plus l’effet d’une démarche inutile.

Mais lorsqu’il arriva à l’hôtel, un message l’attendait à la réception. Bo Runfeldt avait loué une voiture pour se rendre à Växjö. Il avait des amis là-bas et comptait y passer la nuit. Il promettait d’être de retour à Älmhult le lendemain matin de bonne heure. Wallander s’irrita brièvement de cette initiative. Après tout, il aurait pu avoir besoin de lui au cours de la soirée. Runfeldt avait laissé un numéro de téléphone où on pouvait le joindre. Mais Wallander n’avait aucune raison de l’appeler. Il était aussi secrètement soulagé de pouvoir disposer de sa soirée. Il monta dans sa chambre, prit une douche et remarqua qu’il n’avait même pas emporté une brosse à dents. Il s’habilla et se mit en quête d’un magasin ouvert, où il pourrait se procurer des affaires de toilette. Puis il dîna dans une pizzeria. Il pensait sans cesse à l’accident sur le lac. Comme si une image commençait à prendre forme. Après le dîner, il retourna dans sa chambre. Peu avant vingt et une heures, il appela Ann-Britt Höglund chez elle. Il espérait que ses enfants seraient couchés. Il lui raconta en peu de mots ce qui s’était passé et lui demanda s’ils avaient réussi à retrouver Mme Svensson — celle qu’ils pensaient être la dernière cliente de Gösta Runfeldt.

— Pas encore, reconnut-elle. Mais on va bien y arriver.

Il abrégea la conversation. Puis il alluma la télévision et suivit distraitement un débat jusqu’au moment où il s’endormit malgré lui.

Lorsqu’il se réveilla, à six heures du matin, Wallander se sentait reposé. À sept heures trente, il avait pris son petit déjeuner et payé la note d’hôtel. Il s’installa à la réception pour attendre. Bo Runfeldt apparut quelques instants plus tard. Ni l’un ni l’autre ne commenta le fait qu’il avait passé la nuit à Växjö.

— On s’en va, dit simplement Wallander. On va voir le lac où votre mère s’est noyée.

— Alors ? demanda Bo Runfeldt dans la voiture. Ce voyage a-t-il donné quelque chose ?

Wallander remarqua qu’il devait contrôler son exaspération.

— Oui. Et votre présence a été décisive. Quoi que vous puissiez en penser.

Ce n’était pas vrai, naturellement. Mais Wallander s’était exprimé avec tant d’autorité que Bo Runfeldt en resta, sinon convaincu, du moins pensif.

Rune Nilsson vint à leur rencontre. Ils prirent un sentier qui traversait la forêt. Il n’y avait pas de vent ; il devait faire autour de zéro degré. La terre était dure sous leurs pas. L’étendue d’eau apparut devant eux. C’était un lac tout en longueur. Rune Nilsson indiqua un point quelque part au milieu du lac. Bo Runfeldt était de toute évidence mal à l’aise. Wallander pensa qu’il n’était sans doute jamais venu là.

— C’est difficile de se représenter le lac gelé, dit Rune Nilsson. Tout change avec l’hiver. En particulier, la perception des distances. Ce qui paraît très loin, l’été, peut soudain se révéler très proche. Ou le contraire.

Wallander descendit au bord de l’eau, qui était très sombre. Il lui sembla entrevoir un petit poisson près d’une grosse pierre. Dernière lui, il entendit Bo Runfeldt demander si le lac était profond. Mais il ne perçut pas la réponse de Rune Nilsson.

Que s’était-il passé ? Gösta Runfeldt avait-il pris sa décision à l’avance ? De noyer sa femme ce dimanche-là ? Il devait en être ainsi. D’une manière ou d’une autre, il avait préparé le trou. De même que quelqu’un avait scié les planches au-dessus du fossé de Holger Eriksson. Et retenu Gösta Runfeldt prisonnier.

Wallander resta un long moment immobile à contempler le lac qui s’étendait sous ses yeux. Mais ce qu’il lui semblait voir se trouvait à l’intérieur de lui.

Ils revinrent sur leurs pas, à travers la forêt. Arrivés à la voiture, ils prirent congé de Rune Nilsson. Wallander pensait qu’ils seraient de retour à Ystad avant midi.

Mais il se trompait. À peine eurent-ils quitté Älmhult que la voiture cala. Impossible de redémarrer. Wallander téléphona à un garage local agréé par sa compagnie d’assurances. L’homme arriva après vingt minutes à peine. Il constata rapidement que la panne était sérieuse et ne pouvait être réparée sur place. Il n’y avait pas d’autre choix que de laisser la voiture à Älmhult et de prendre le train de Malmö. Il les conduisit à la gare à bord de la dépanneuse. Bo Runfeldt proposa de se rendre au guichet pendant que Wallander signait les papiers nécessaires avec le mécanicien. Après coup, Wallander constata qu’il avait acheté des billets de première. Il ne fit aucun commentaire. Le train à destination de Hässleholm et de Malmö partait à neuf heures quarante-quatre.

Entre-temps, Wallander avait appelé le commissariat et demandé que quelqu’un vienne les chercher à Malmö. Il n’y avait pas de correspondance pour Ystad à cette heure-là. Ebba promit de s’en occuper.

— La police n’a-t-elle vraiment pas de meilleures voitures que ça ? demanda soudain Bo Runfeldt, alors que le train venait de quitter la gare. Que se serait-il passé en cas d’alerte ?

— C’était ma voiture personnelle, répondit Wallander. Nos véhicules d’intervention sont en bien meilleur état.

Le paysage défilait de l’autre côté de la vitre. Wallander pensait à Jacob Hoslowski et à ses chats. Mais aussi au fait que Gösta Runfeldt avait probablement assassiné sa femme. Ce que cela signifiait, il n’en savait rien. Gösta Runfeldt lui-même était mort. Un homme brutal, ayant peut-être commis un meurtre, avait été tué avec une cruauté égale à la sienne.

Le mobile le plus plausible était la vengeance.

Mais qui se vengeait ? De quoi ? Et quel était le rôle de Holger Eriksson là-dedans ?

Il l’ignorait. Il n’avait aucune réponse.

Il fut interrompu dans ses réflexions par l’arrivée du contrôleur.

C’était une femme. Elle sourit et leur demanda leurs billets avec un accent de Scanie à couper au couteau.

Wallander eut la sensation qu’elle l’avait reconnu. Peut-être à cause des photos de lui qui étaient parues dans le journal.

— Quand arrivons-nous à Malmö ? demanda-t-il.

— Douze heures quinze, répondit-elle. Onze heures treize à Hässleholm.

Puis elle s’éloigna.

Elle connaissait les horaires par cœur.

La Cinquième Femme
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